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2017/11/27

Interview de Yassine Brahim à Assabah

Interview de Yassine Brahim à Assabah

Yassine Brahim à Assabah: « Le front parlementaire est voué à s’opposer au danger que constitue pour le pays l’alliance entre Ennahdha et Nidaa Tounes »

Lundi 20 Novembre 2017

Comment Ennahdha aurait-il pu devenir du jour au lendemain un parti civil en ayant la même idéologie et les mêmes dirigeants?

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L’Union Patriotique Libre n’est pas un parti politique

 

Le parti Afek Tounes a été accusé dernièrement d’avoir une position ambiguë à la fois de soutien et d’opposition au gouvernement, en décidant d’un côté de poursuivre sa participation au gouvernement d’union nationale et de l’autre en participant à la constitution d’un « front parlementaire centriste progressiste » comme il l’a annoncé la semaine dernière de façon officielle.

 

Sur les objectifs de ce front parlementaire et sur les positions de son parti par rapports à de nombreuses questions politiques mais aussi en rapport avec ses dernières déclarations concernant le mouvement d’Ennahdha* qui est également membre du gouvernement d’union nationale, nous avons eu avec M. Yassine Brahim, président d’Afek Tounes, l’entretien suivant:

 

Vous êtes partie prenante du front parlementaire et pourtant vous faites toujours partie du gouvernement d’union nationale, comment expliquez-vous cette dualité?

 

D’abord il y a l’accord de Carthage* et le gouvernement.

Notre participation au gouvernement est lié à l’accord de Carthage et c’est un gouvernement d’Union Nationale donc renfermant des partis pouvant être des adversaires politiques.

La divergence politique qui existe aujourd’hui n’est pas en rapport avec des questions liées au gouvernement mais plutôt sur des questions concernant la transition démocratique dont l’instance électorale et le tribunal constitutionnel. Cette divergence est également lié à des questions de société comme le projet de Loi relatif aux jardins d’enfants dont le vote a été encore une fois reporté, par la majorité au parlement, à après le débat sur la Loi de finances et nous ne comprenons pas la raison de ce report.

Notre participation au gouvernement d’union nationale n’empêche pas la concurrence politique et ne veut en aucun cas dire que nous sommes alliés aux islamistes du mouvement Ennahdha.

Nous ne sommes pas dans une alliance avec Ennahdha et nous ne le serons jamais.

Et c’est là que réside le souci que nous avons exprimé à Afek Tounes depuis avril 2016: Ennahdha aimerait que le gouvernement repose sur une alliance effective et il a réussi à l’obtenir avec la direction actuelle de Nidaa Tounes.

Le cohabitation entamée par Nidaa Tounes est en train de se transformer en alliance.

 

C’est aussi le cas pour Nidaa Tounes qui accepte cette alliance

 C’est vrai. La position de Nidaa Tounes n’est pas claire à ce propos.

Certains dirigeants tels que Khaled Chaouket* et autres parlent d’alliance. Sur le terrain également nous rencontrons des militants de Nidaa Tounes dans diverses régions de la Tunisie qui expriment leur malaise face à cette alliance. Les électeurs également et nous avons les mêmes électeurs que Nidaa Tounes. 

A titre d’exemple, le mouvement Ennahdha soutient le candidat de Nidaa Tounes aux élections législatives partielles dans la circonscription d’Allemagne. Quelle est la signification de ce soutien ? Nous ne parlons même plus d’alliance mais de mariage. (sourires)

 

Pourtant le dirigeant d’Ennahdha M. Ali Laaraiedh avait précédemment déclaré à « Assabah »  que son parti « n’a pas épousé le mouvement Nidaa Tounes » 

Ecoutez, si un parti décide lors d’élections de soutenir le candidat d’un autre parti au lieu de présenter le sien, si ce n’est pas un mariage alors nous parlons au mois de fiançailles (Rires).

Nous respectons les avis de tout le monde mais notre rôle en tant que parti politique est d’expliquer ce qui se passe à l’opinion publique.

Ces ambiguïtés font partie des choses qui détournent le tunisien de la chose publique: Des partis qui n’ont pas la même idéologie ni le même projet politique qui deviennent alliés.

Nous avons, à Afek Tounes, au début accepté la cohabitation et nous l’avons même encouragée car il n’y avait pas d’autre alternative suite aux résultats des élections. Nous ne reprochons cela ni à Nidaa Tounes ni à Béji Caïd-Essebsi.

Les élections ont imposé cette cohabitation puis la déliquescence de Nidaa Tounes et ses divisions. Mais la cohabitation s’est transformée en hégémonie et c’est pour cela que nous nous sommes orientés vers la construction d’un front parlementaire qui devrait représenter une troisième force appuyant notre vision de la transition démocratique.

Concernant les projets de Loi du gouvernement, jusque là il n’y a pas de grandes divergences.

Les grandes divergences sont liées aux projets de Loi relatifs à la transition démocratique ou aux projets de Loi en rapport avec le projet de société. Ce sont des points conflictuels avec le mouvement Ennahdha, in fine.

 

Cela voudrait-il dire que le front parlementaire s’est constitué en opposition à Ennahdha en fin de compte ?

Ce n’est pas un front qui existe contre les uns ou les autres. Il s’agit plutôt de créer l’équilibre face à l’alliance entre Ennahdha et Nidaa Tounes que nous considérons être un danger pour le pays.

Nous nous sommes opposés à Ennahdha pendant six ans et nous le connaissons un peu.

Quand Nidaa Tounes s’est affaiblit, Ennahdha a renoué avec sa tendance hégémonique. Et Nidaa Tounes ne partage pas de façon claire notre volonté de nous opposer à cette hégémonie.

 

La politique est un rapport de force. Si Ennahdha trouve en face une force d’opposition au sein du parlement, son comportement sera différent.

Par ailleurs cette cohabitation (entre Ennahdha et Nidaa Tounes) avait commencé depuis un moment à se muer en alliance et en particulier au moment du début de la lutte contre la corruption. Il y avait eu un communiqué commun au mois de Juin et c’est où nous avons commencé à avoir des craintes pour la suite.

Nous voudrions leur poser la question: Etes-vous pour ou contre la lutte contre la corruption? Sur quoi êtes vous d’accord dans ce cadre ? Pourquoi cela n’a t-il pas été discuté dans le cadre de l’Accord de Carthage au lieu de ce duel? 

Nous avons dénoncé et Nidaa Tounes a temporisé, puis les choses ont repris avec les élections législatives partielles en Allemagne.

Nous aimerions comprendre la position de Nidaa Tounes. Etes-vous dans une alliance stratégique avec Ennahdha? L’opinion publique doit savoir …

 

Vous avez déclaré qu’Ennahdha devrait rester dans l’opposition durant cinq ans pour que sa transformation en un parti civil puisse être démontrée. L’opposition est-elle la seule épreuve pour les partis démocratiques ?

 

Le mouvement Ennahdha cherche à nous convaincre de sa transformation du jour en lendemain en ayant gardé le même référentiel idéologique et les mêmes dirigeants à travers une « séparation entre la politique et le prosélytisme. Il dit également que c’est le consensus qui les a poussé au changement. Il est normal que nous nous demandions quelle serait la position du mouvement islamiste s’il était dans l’opposition. Serait-il toujours un parti civil?

Il est de mon droit de me poser la question tout comme il est de mon devoir d’appeler les électeurs de la famille centriste à appuyer notre parti Afek Tounes.

Un parti civil est un parti qui s’adapte à des années d’opposition.

Je suis en droit de me donner comme objectif en 2019 (et ce sera l’un des mes objectifs) de pousser le mouvement islamiste à être dans l’opposition.

Je dis aux électeurs centristes : « Vous représentez une majorité, bougez-vous! Ne restez pas chez vous et allez voter pour choisir le parti qui vous ressemble le plus, le parti qui empêchera Ennahdha de mettre à exécution son idée de la Tunisie sans que vous en ayez conscience pour le moment. Choisissez le parti capable de trouver des solutions réelles au pouvoir d’achat. Ne ne poussez pas par les urnes à une autre période de consensus contre-nature avec les islamistes ». Le tunisien est-il content de ce qui se passe aujourd’hui dans le pays ? Ce consensus n’a pas donné de résultats probants.

 

Vos positions et déclarations envers le parti islamiste nous fait croire à une volonté d’Afek Tounes de prendre en 2019 le chemin pris par Nidaa Tounes en 2014 qui est celui de l’opposition à Ennahdha.

 

Rien n’a changé pour nous depuis 2014. 

En 2014, Afek Tounes était dans l’opposition, puis s’est présenté aux élections avec une vision socio-économique claire.

En ce qui concerne le projet de société et le positionnement politique, Afek Tounes était déjà sur le même positionnement que Nidaa Tounes.

Grâce au «  vote utile » Nidaa Tounes a pu décrocher la première place mais Afek Tounes avait réussi à se positionner sur la scène politique en étant la cinquième force au sein du parlement. Et ça c’est parc que que les gens ont vu dans Afek Tounes une nouvelle génération politique et une nouvelle approche.

Aujourd’hui Afek Tounes s’est ouvert sur plusieurs courants: destouriens, de gauche et il est devenu une plateforme politique qui pourrait même devenir LA plateforme d’avenir.

 

Donc vous ne faites pas de l’opposition à Ennahdha une carte électorale?

Ennahdha est un adversaire politique et le restera. Ce n’est pas une nouvelle « carte ». C’est même notre positionnement politique qui l’impose naturellement. Ce qui n’est pas naturel c’est cette photo prise par Hafedh Caïd Essebsi en compagnie de Rached Ghannouchi et Slim Riahi par exemple.*

C’est Nidaa Tounes qui fait des choix contre-nature et Afek Tounes ne prend pas cette direction.

 

Beaucoup d’analystes considèrent qu’il existe une crise politique en Tunisie et que beaucoup de partis existent en s’opposant à Ennahdha. Comment commenteriez-vous cela?

 

Je les invite à visiter le site web d’Afek Tounes* pour connaître notre parti et après nous pourrons discuter.

 

Tandis que nous suivions la naissance du front parlementaire centriste, une réunion – à laquelle vous aviez fait allusion tout à l’heure, a eu lieu entre Nidaa Tounes, Ennahdha et l’Union patriotique libre (UPL) pour constituer une « coordination » avant de réfuter ce terme. Y avez-vous perçu une réponse à la constitution du front parlementaire?

Possible.

Nous avons été surpris par la position de l’UPL car même si des députés UPL respectables sont là, le parti en tant que tel s’est effrité en raison des problèmes auxquels fait face son président*. Et pendant ce temps là les deux grands partis l’invitent à leur table? Est-cela qui va améliorer l’image des politiques en Tunisie ? Des petits calculs ? Le prix à payer sera une perte de confiance de l’électeur qui finira par ne pas aller voter.

Et si l’électeur opte pour l’abstention, ceux qu’il voulait punir finiraient par reprendre les rennes grâce à l’abondance de l’argent et diriger le pays de la manière qui n’avait pas plu à l’électeur.

La sanction devra passer par les urnes et nous nous adressons à l’électeur en lui disant « Ne t’éloigne pas de la politique, continue à chercher et nous à Afek Tounes nous te proposons une alternative qui pourrait être la bonne, pour le citoyen » 

 

Comment jugez-vous la nouvelle attitude de l’UPL par rapport à l’accord de Carthage?

L’UPL n’est pas un parti politique.

 

Passons aux préoccupations du citoyen, pensez-vous que les gouvernements successifs n’ont pas réalisé de résultats effectifs ?

L’absence de stabilité est un facteur délétère.

Par exemple, le ministère des finances, qui est un ministère important, a vu défiler quatre ministres en une année. Et le problème aujourd’hui en Tunisie est l’exécution. Ce n’est plus un problème de d’idées, de programmes et de démarche, tout cela se discute mais nous avons une lenteur t un retard d’exécution terrible.

 

Où se situent les dysfonctionnements?

Le problème aujourd’hui est politique.

L’homme politique devra être audacieux et courageux mais aussi grandement soutenu par son parti.

Nous avons aujourd’hui un chef de gouvernement mais est-il soutenu par son parti ?

Nous avons écouté des déclarations venant de dirigeants dans son parti disant que « ses jours à la Casbah sont désormais comptés ». C’est ici que réside le véritable problème. Il n’existe pas de véritable soutien aux gouvernements.

Je considère que c’est le plus grand dysfonctionnement de cette phase.

Ajouté à cela le consensus contre-nature auquel nous sommes arrivés et des partis aux positions ambiguës.

Cependant, je considère qu’il existe tout de même des choses positives. D’abord il y a eu une nette amélioration du climat sécuritaire, ensuite la lutte contre la corruption a démarré. Et cette lutte est importante car la corruption participe à la détérioration du pouvoir d’achat.

 

Et considérez-vous que le gouvernement soit responsable de la détérioration du pouvoir d’achat ?

Le gouvernement est relativement responsable. Il doit à la fois jouer un rôle régulateur et un rôle d’importateur. Et l’Etat doit arrêter son recours à la dette publique mais plutôt remplir ses caisses en améliorant le recouvrement (en allant chercher ceux qui ne payent pas leurs impôts).

Les experts estimants que des milliers de millions se trouvent dans l’économie parallèle ou sont perdus à cause de l’évasion fiscale. Il faudrait également faire prendre conscience au citoyen qu’en payant ses impôts il finance un service public de qualité.

Il y a tout un système d’équilibre financier inexistant. Et en réalité, le citoyen ne demande pas plus que l’équité fiscale.

Il demande la justice à tous les niveaux d’ailleurs et là il y a un dysfonctionnement.

Il faudrait que la justice agisse quand le citoyen est abusé, et sur le terrain nous constatons une vraie colère du citoyen sur l’absence de justice.

 

Comment verriez-vous Afek Tounes aux élections de 2018 et 2019?

Avant tout cela il y a les élections législatives partielles en Allemagne et nous avons une candidate qui y a vécu durant 17 ans et qui connaît le réseau des tunisiens qui y résident. Et Afek Tounes propose une vision pour les tunisiens de l’étranger.

2018 sera une étape encore plus importante (les élections municipales) et l’idée est qu’Afek Tounes incarne une plateforme pour la famille centriste et réformiste, celle qui croit au projet de société national tunisien.

Afek Tounes pense que le citoyen pourrait jouer un rôle plus actif et plus effectif et que les jeunes pourraient jouer un rôle plus important. Nous pensons également que la technologie aura un impact important.

Afek Tounes sera de la partie et il aura des chances importantes aux prochaines échéances électorales.

 

Propos recueillis par Aroua Kooli, pour Assabah 

Traduits de l’arabe par l’équipe de communication d’Afek Tounes.